GASTON TESSIER
S'ÉTEINT À 86 ANS
La voix de l'Ouest canadien,
le bout-en-train des ondes
de la station CKSB, St-Boniface
Michel ClOUTIER
Éditeur, fondateur,
JOURNAL QUÉBEC PRESSE
SHAWINIGAN, QUÉBEC —
Voici un trait d'héroïsme que l'histoire retient dans un parcours inédit: parti à l'assaut de l'unique radio française du Manitoba en 1948, Gaston Tessier, ce jeune québécois unilingue de Shawinigan âgé de 26 ans, va s'emparer du microphone de la station CKSB de Saint-Boniface, en banlieue de Winnipeg, et déferler son enthousiasme d'animateur-chanteur dans la chevauchée des succès western avec les complaintes bien québécoises d'un certain Willie Lamothe, vedette montante à travers l'Amérique francophone.
Photo: l'animateur-chanteur Gaston Tessier, à l'antenne de la radio française de CKSB en 1950.
Du vrai western dans la langue de Molière. Si bien que des touristes français, arrivant du Minnesota en voiture, sont frappés d'étonnement d'entendre à la radio des complaintes à la française dans cette mer anglosaxonne qu'est l'Amérique.
"Nous sommes émerveillés! Les Canadiens français sont bien vivants dans le Manitoba. Ils nous servent du western à la française et c'est extraordinaire. Du jamais vu pour nous", confient ces "cousins" à un journaliste de l'époque.
Héros frébriles
Héros fébriles du western par la chanson et le style, tout en étant d'authentiques québécois de l'Est de l'Amérique, ces légendaires chanteurs-vedettes à la guitare, chaussés de bottes à talon, le foulard rouge au cou tout en portant
Photo: Willie Lamothe (1920-1992) dont la chanson "Je chante à cheval" fut un immense succès avec un million de disques vendus au cours des années. (Voir biographie à la fin de ce texte).
fièrement le chapeau à larges bords, règnent, non sur le bétail, mais à la radio, au palmarès québécois de la chanson western. Le palmarès est aussi à l'honneur dans les cabarets, les salles de spectacles, tant à Montréal qu'en province.
C'est dans cette ambiance excitante —toute préparée il va sans dire— que le jeune Gaston Tessier gagne la prairie de l'Ouest francophone de Saint-Boniface.
À la vue du foin, de l'herbe fraîche et des fourrages des enclos, le frêle québécois à la voix chantante, croise les cow-boys, cordes et lassos pendus à leur selle avec leurs éperons qui résonnent dans les poursuites, les ruades, les bêtes à devoir maîtriser parmi les étalons, les taureaux, les pure-sang, etc.
Photo: extrait d'un grand reportage dans Le Nouvelliste du 7 septembre 1985, de Michel Cloutier.
À la poigne solide, ces grands gaillards déguingandés, sont les seigneurs des prairies dans leurs longues chevauchées à travers la Prairie qu'arrose la Rivière Rouge, peuplée de villages francophones.
Les fans se bousculent
sur le plateau
Durant deux ans, le Manitoba francophone (75 000 habitants) va connaître ses vagues de chaleur françaises à la manière d'une conquête de l'Ouest pour ce tout premier Québécois de l'histoire à travailler à la radio française de l'Ouest.
La popularité de certaines émissions animées par Gaston Tessier ne fait pas de doute quand on voit celui-ci littéralement enseveli sous un amoncellement de courrier comme le montre la photo.
Idole des filles, la jeune vedette se présente aux studios coiffé d'un large chapeau de cow-boy et vêtu d'une chemise aux couleurs de peau de vache. La mise en scène explose, les admiratrices se bousculent à la porte du plateau pour saisir une place à l'émission quotidienne qui durait trois heures.
Dans cette euphorie, les fans reçoivent une photo autographiée de l'animateur-chanteur qui, inondé de lettres, profite d'un moment de répit pour aller puiser les secrètes pensées de cet auditoire conquis en lisant sur les ondes quelques lettres dans un geste de partage.
Photo: Gaston Tessier en 1985, à Shawinigan, Québec
Confidences au grand jour, le Manitoba français se rejoint dans ces trois heures radiophoniques; trois précieuses heures devenues dans l'opinion publique, une sorte de nécessité sociale entraînante où s'étale le talent et d'où s'invente l'espace francophone. L'âme se donne des aîles.
L'assimilation anglaise peut attendre ! CKSB devient la voix du peuple, le miracle continué d'une montée affirmative, toute identitaire et sécurisante. Du moins durant les prochaines décennie.
Toutefois, Gabrielle Roy, (photo) auteur manitobaine,—Prix Fémina 1947 pour Bonheur
d'occasion chez Flammation à Paris— dira à regrets que "le Canada aurait un sens si le Manitoba était francophone".
La langue française avait été banie de la province 50 ans plus tôt, de même que l'enseignement du français dans les écoles. Si bien que les écoliers restent en classe après la fin des cours pour étudier dans leur langue.
Gabrielle Roy a fini par prôner l'indépendance du Québec, le Canada étant sans aucune fibre à ses yeux. Plutôt un melting pot anglophone, à la sauce multiculturelle. Un haut-fourneau comme c'est le cas des États-Unis.
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Gabrielle Roy : Découvrez sa maison natale complètement restaurée à sa beauté orignale, rue Deschambeault, à Saint-Boniface, Manitoba.
La Maison Gabrielle-Roy offre à sa communauté et au public du monde entier un musée qui lui rend hommage et fait rayonner son oeuvre et protège un patrimoine universel.
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Blagues, chansons, rire...
Du côté de CKSB, le jeune Gaston Tessier donnait de la profondeur à ses émissions, étant drôle, communicatif, vif d'esprit.
"Votre bonne humeur, votre rire communicatif, vos blagues, vos chansons, sont pour moi comme un rayon de soleil quotidien", écrit une vieille dame du fond d'une route perdue des vastes plaines.
La fragile société franco-manitobaine de cette époque est fière et pauvre mais solide comme un roc devant la menaçante assimilation. D'ailleurs, les établissements commerciaux de Winnipeg n'offrent aucun service en français, sauf, naturellement, ceux du village francophone de Saint-Boniface, séparé de la capitale que par la Rivière Rouge.
Certes, la langue française était l'or divin de leur âme, à nos compatriotes. Et pour créer CKSB en 1946, il fallut surmonter maintes obstacles, investir tant d'énergies, doublées de ressources financières au gré des collectes d'argent auprès des petites communautés et du Manitoba et de la Saskatchewan.
Ouvertement hostiles et réfractaires au "fait français", les anglophones qui ont déjà leurs stations sans la moindre peine, ne poseront aucun geste sociable ou politique pour atténuer, ou freiner cette lutte épique, comme si cette lutte, cette âme manitobaine, leur paraissait sans importance à leurs yeux.
Photo: l'âge d'or de CKSB avec Gaston Tessier, de 1949 à 1951
Deux peuples s'affrontent. La majorité anglophone (composée massivement d'allophones), mise sur l'assimilation naturelle et forcée s'il le faut; et le peuple francophone — cet îlot pionnier du Manitoba depuis l'exploration de La Vérendrye de 1730—, va devoir ouvrir une brèche dans l'Est en interpellant sans relâche les politiciens francophones de la capitale fédérale, Ottawa, pour obtenir enfin leur station.
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Lorsque CKSB RADIO-SAINT-BONIFACE diffusa pour la première fois le 27 mai 1946, plusieurs Manitobains n’en croyaient pas leurs oreilles. La petite station privée de 1000 watts, la première station radiophonique francophone au Canada à l’extérieur du Québec, venait confirmer qu’impossible n’est pas français !
Aujourd’hui, CKSB, la première chaîne radio de Radio-Canada au Manitoba, continue à faire entendre sa voix, dans la province et à l’échelle du pays. Une nouvelle génération d’artisans relève quotidiennement le défi et veille toujours au maintien d’une radio de qualité à l’écoute de son auditoire.
L’histoire de la radio française au Manitoba s’inscrit dans l’histoire de sa province.
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Le bout-en-train des ondes
Devenu le bout-en-train des ondes de CKSB, Gaston Tessier, accompagné par un orchestre western, est de toutes les composantes, touchant à tout. Réalisateur, il anime quotidiennement une autre période de quinze minutes en chantant la chansonnette française, tantôt en solo, tantôt en duo avec une vedette manitobaine.
Le Cercle Molière
La scène radiophonique ne lui suffit pas.
Le voilà tout à côté, à monter sur les planches pour jouer les grands classiques au Cercle Molière, la plus vieille troupe francophone de l'Ouest canadien, et même de l'Amérique, couronnée d'ailleurs par l'Académie française.
Cette année-là, en 1950, la troupe remporte les honneurs à Winnipeg et participe au festival national d'art dramatique de Calgary en Alberta, étant choisie parmi les sept meilleures troupe canadiennes... anglophones et francophones confondues.
"Je campais Valère dans l'Avare et ma fiancée (Jeannine Tremblay de Saint-Boniface) jouait Mariane", dit-il, en entrevue au Nouvelliste, en 1885.
En mai 1951, l'ouverture de la station locale CKSM de Shawinigan, son milieu natal québécois, amène le jeune Gaston à rompre cet exil manitobain, riche pourtant de découvertes. L'exilé rentre au bercail avec une conquête, sa Jeannine sous le bras qu'il vient de marier. Le voilà qu'il inaugure cette nouvelle station comme annonceur et directeur des émissions jusqu'en 1957.
C'est l'époque de l'âge d'or de la radio et de "l'Opéra de Saint-Marc", une grande salle paroissiale qui accueille Raoul Jobin, premier ténor de l'Opéra de Paris, Rina Ketty, les Frères Jacques et de nombreux autres artistes qui font les beaux jours de cette "maison de la culture" dans une ville plutôt sportive avec ses 40 000 habitants, son célèbre club de hockey Les Cataractes, au centre du Québec, francophone à 99 pour cent.
Âgé de 86 ans, Gaston Tessier décédait le 8 janvier 2010 à l'Hôpital Laval de Québec. Il termine sa carrière active au Centre d'emploi du Canada en 1985.

Photo: Un couple heureux. Jeannine et Gaston à leur demeure de Shawinigan, dans les années 80.
TEXTE À SUIVRE
----------COMNPLÉMENT D'INFORMATION----------------
WILLIE LAMOTHE compose 500 chansons western
William Joachim Lamothe (27 janvier 1920 - 19 octobre 1992), aussi surnommé Willie Lamothe, naît à Saint-Hugues de Bagot et meurt à St-Hyacinthe d’un pénible cancer, à l'âge de 72 ans.
Auteur, compositeur, interprète et comédien, il fait ses débuts en tant qu’instructeur de danse vers la fin des années 1930, début des années 1940. Willie Lamothe est un des chanteurs québécois ayant vendu le plus de disques et ayant eu la chance de se faire connaître parmi les francophones, du Québec jusqu’aux États-Unis.
Il est à la source de la création de plus de 500 chansons et 300 succès américains (tous réadaptés à sa façon). Cet artiste fut celui qui permit aux Québécois de découvrir un style musical qui était encore, à ce moment-là, tout récent et peu connu : le western.
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